Les écrans: libération ou esclavage?

Le 4 mars dernier, l'AREQ régionale Cœur et Centre-du-Québec et l'AREQ secteur Cap-de-la-Madeleine joignaient leurs efforts à ceux d'Edupax pour inviter leurs membres et le grand public à un colloque sur la dépendance aux nouvelles technologies. C'est le Département de Lettres et communication sociales de l'UQTR qui agissait comme partenaire-hôte. Le professeur Yvon Laplante avait préparé six de ses étudiants à prendre charge des relations de presse et les nouvelles télévisées ont rapporté l'événement. 

Où est le problème?
L'engouement des enfants et des ados pour les écrans a des effets positifs et aussi, hélas, négatifs. Des effets négatifs ont aussi été constatés chez les aînés. La vague déferle sur tous les groupes d'âge.
[1]En écoutant parler les gens qui nous entourent, les écrans n'auraient que des effets salutaires. Les nouvelles technologies de la communication ne nous permettent-elles pas de faire des choses jadis impossibles?
Pourtant, les études scientifiques sur les effets négatifs se comptent par milliers et elles ne cessent de s'accumuler. Le colloque du 4 mars dernier a permis de prendre connaissance de quelques-unes de ces études souvent méconnues. 

Intoxication numérique
En septembre 2013, trois nouvelles se frayaient un chemin jusqu'à nous :
- le Japon, la Chine et la Corée du Sud mettaient sur pied des camps de désintoxication numérique;

- des cliniques de désintoxication de l'Internet et des réseaux dits ''sociaux'' avaient ouvert leurs portes en Oregon, en Pennsylvanie et tout près de chez nous, à Saint-Augustin-de-Desmaures, en banlieue de notre capitale nationale;

- un nombre croissant d'adolescents souffrent de nomophobie, une nouvelle névrose qui les frappe d'anxiété lorsqu'ils perdent leur téléphone soi-disant intelligent ou se voient forcés de passer la nuit sans lui.

Chaque année, Jeunesse en Forme Canada dévoile le nombre d'heures consacré aux écrans par nos enfants. Il a dépassé la moyenne de 40 heures/semaine depuis près d'une décennie. Beaucoup de parents s'avouent dépassés,
[2]voire impuissants à faire décrocher leur enfant. La hausse du temps-écrans a des conséquences négatives connues parmi lesquelles on retrouve  notamment l'obésité, le déficit d'attention, les difficultés de comportement, les troubles de l'alimentation et du sommeil.  À ces cinq impacts les plus documentés, il faut ajouter la baisse des notes et l'abandon scolaire, les efforts intellectuels plus pénibles, la perte d'empathie, l'impulsivité et l'impatience, la hausse des incivilités, l'obsession de l'apparence. Quand le journal se scandalise que des étudiants de Cégep écrivent mal le Français, on « oublie » de faire le lien avec le temps-écrans auquel leur cerveau a été exposé depuis leur naissance. Et quand, Ô horreur, les futurs enseignants échouent à répétition leur test de français écrit, on entend des voix les condamner sans même chercher à comprendre d'où provient la lacune.

Et nos petits-enfants d'âge préscolaire?
Qui ne s'est pas émerveillé de voir des petits de 3-4 ans s'amuser à glisser leur doigt sur la tablette ou le iPod de leurs parents?  On les dirait presque plus intelligents que nous.  Chez les aînés? Selon le sondeur Jean-Marc Léger
[3], « le segment le plus en croissance est celui des 55-74 ans qui vont sur Internet dans une proportion de 74% ».
Ha ! Bien sûr, quand on nous rapporte que la diffamation sur Facebook a poussé une adolescente au suicide, on se scandalise et on passe à autre chose en considérant la nouvelle du  drame comme... un produit de consommation.

Colloques sur la surexposition aux écrans

Un premier colloque s'était tenu à l'UQO en novembre 2009. [4] Un deuxième s'est tenu à Montréal durant 3 jours en mai 2011,[5] avec une journée complète réservée à des conférenciers anglophones venus des 4 coins des États-Unis et du Canada. Le troisième colloque s'est tenu à Paris le 30 avril 2014, [6]à l'invitation d'une école primaire qui avait proposé la Semaine sans écrans chaque année depuis 2009.


Les conférenciers accueillis à l'UQTR 

Le colloque du 4 mars 2015
[7]a débuté avec la conférence de Joël Monzée, docteur en neurosciences et psychothérapeute, directeur-fondateur de l’Institut du développement de l’enfant et de la famille.[8]  Il avait intitulé sa conférence ''Les écrans et Les écrans et le développement des enfants: quels sont les effets réels?

Le Dr Monzée a commencé par décrire les conditions psychologiques et les mécanismes physiologiques qui contribuent à ce qu’un enfant ou un adolescent se développe sur le plan affectif d’une manière saine et sereine, plutôt d’une manière qui altère ses habiletés relationnelles et l’actualisation de son potentiel. Il a poursuivi en expliquant comment l’usage des écrans induit subtilement l’impression de plus en plus forte que le monde est dangereux. Le Dr Monzée a ensuite passé en revue les effets des jeux vidéo et films violents sur le cerveau et comment celui-ci se conditionne face au « grand-méchant monde ». Le temps-écrans comporte des risques connus pour la santé physique des personnes, y compris les adultes: impacts physiologiques sur le corps et conséquences comportementales chez plusieurs enfants et adolescents. ''Pas question de culpabiliser, ni les parents, ni les jeunes'' ajoute-t-il. ''La technologie fait partie de la vie moderne. Toutefois, la compréhension des différents effets permet aux parents et aux intervenants de faire des choix cohérents en regard de l’éducation offerte aux jeunes pour qu’ils développent pleinement leurs ressources et compétences.

 

1re  table ronde. Au menu: les modèles de beauté proposés à l'écran, l'impact des réseaux sociaux en Afrique, les nouvelles télévisées violentes, le déficit d'attention.   

1a. Fannie Dagenais, du groupe ÉquiLibre, s'est penchée sur les standards de beauté irréalistes de notre société. Elle a ciblé le culte de la minceur omniprésent à la télévision, sur internet et les réseaux sociaux. Pour elle, le temps-écran peut rendre nos enfants plus à risque de développer de l'insatisfaction à l'égard de leur corps. Elle a conclu en proposant aux parents et grands-parents des gestes à poser, y compris une conversation avec les jeunes avant que les industries de la beauté[9] ne le fassent.

1b. Dr Komi Kounakou, d'origine togolaise, chercheur en communication pour enfant, s'est intéressé à la littératie et à l’évaluation de la consommation médiatique des jeunes. L'arrivée des réseaux sociaux représente-t-elle un atout ou un accès à la ruine? Il a enquêté auprès de jeunes de 5 à 12 ans vivant à Lomé, au Togo. Leur présence sur Internet et leur exposition aux écrans est devenue considérable ces 5 dernières années. D'où inquiétudes et interrogations. Que consomment ces enfants sans surveillance sur Internet? Combien de temps passent-ils devant les écrans ? Où trouvent-ils de l’argent pour s’acheter des tickets de connexion au cybercafé, pour chatter avec leurs amis ou visionner en groupe une petite vidéo d’animation sur Youtube et en rire? On a analysé les enjeux de leur présence sur les médias sociaux en ligne. L’intervention du Dr Kounakou a fait ressortir deux points : le paysage médiatique pour enfants au Togo, les impacts (gratifiants ou non) de la consommation des nouveaux médias par les jeunes enfants.

1c. Carmen Landry
, professionnelle en communication avec 30 ans d'expérience, a partagé sa préoccupation pour l'incursion médiatique dans les familles à travers les nouvelles télévisées. Elles font partie du quotidien de plus d’un million de personnes québécoises. Diffusées dans le salon ou la cuisine, elles touchent des auditoires à qui elles ne sont pas destinées: les enfants et les jeunes. On y présente souvent des contenus et des images de violence sous diverses formes: guerres, meurtres, émeutes, etc. Cela mine la « vision du monde » du jeune public.

 

1d. Dr Caroline Fitzpatrick, chercheure à l'UdeM et au CHU de Ste-Justine, a traité du temps-écrans durant la petite enfance et l'occurrence du trouble attentionnel. Les enfants d'aujourd’hui sont exposés à plus d’écrans que ceux de générations antérieures. Les conséquences psychologiques et physiques d’une surconsommation de télévision et de jeux vidéo durant l’enfance sont bien documentées. La conférencière a résumé trois études récentes démontrant que l'exposition précoce affecte un ensemble de processus volontaires permettant aux enfants d’autoréguler leurs pensées, émotions et comportements. Un fonctionnement exécutif plus faible est associé au développement du trouble de l'attention, mieux connu sous l'acronyme TDAH.

2e  table ronde. Au menu: les jeux de hasard en ligne, les écrans et le sommeil, l'arrivée du iPad à l'école.

2a. Élisabeth Papineau et Jean-François Biron, respectivement de l'Institut national de Santé publique du Québec et de la Direction de la Santé publique de Montréal.
Titre: Mutations et mirages: l'évolution des jeux de hasard et d'argent en ligne au Québec.
Le jeu de hasard et d’argent en ligne est associé à plusieurs préjudices pour la santé et le fonctionnement social. Ces deux présentations ont dressé le bilan de l’offre de jeu en ligne en 2014 et présenté quelques données sociosanitaires issues de la recherche:
a) Le jeu en ligne chez les adultes. Les impacts ressentis par les joueurs problématiques: résultats de 15 rencontres. Une synthèse des connaissances sur le profil des joueurs en ligne

b) Le jeu en ligne chez les jeunes. Qu’en dit l’Enquête québécoise sur le tabac, l'alcool, la drogue et le jeu chez les élèves du secondaire (ETADJES)? Quelles implications et quelles pistes de prévention?

2b. Vanessa Brunetti, étudiante à la Maîtrise en Santé publique, s'intéresse à l'impact des écrans sur le sommeil. L'équipe dont elle fait partie étudie les problèmes associés au surpoids et à l’obésité, deux phénomènes coûteux, avec des répercussions sur l’hypertension et le diabète de type 2. Outre l’alimentation et l’activité physique, le manque de sommeil est aussi en cause. Les liens entre le sommeil et le poids de même qu’entre le temps-écrans et le poids sont reconnus; qu'en est-il du lien entre temps-écran et sommeil? On sait que la lumière émise par certains écrans affecte les cycles circadiens et la sécrétion de mélatonine, aussi appelée ''hormone du sommeil''. Le contenu vu à l’écran a-t-il un impact? S'il stimule l’éveil et le niveau de stress, il peut donc entraver l’endormissement. L'équipe de l'INSPQ a utilisé la base de données ''AdoQuest'', qui contient des renseignements sur plus de 1200 élèves du secondaire, y compris des informations sur le sommeil et le temps-écran. On saura donc si le temps-écran nuit au sommeil plus que des activités sédentaires sans écran.

2c. Emmanuelle Walter
, journaliste et parent d’élève dans un collège de Montréal.
Le iPad à l’école : comment les parents peuvent-ils se faire entendre?
Avec l'arrivée du iPad à l'école, le iPad ne reste pas à l’école. Il entre à la maison. Dans les familles où l’on s’efforce depuis des années de maîtriser l’usage des écrans, cette irruption est parfois cataclysmique. Cette présentation décrit la prise de conscience puis l’action de parents d’élèves du Collège de Montréal pour promouvoir un usage raisonné de l’outil.

3e table ronde. Deux voies d'accès à la réduction du temps-écrans.

3a. Emmanuelle Dumoulin, Fondation des maladies du Cœur et de l'AVC. Sois futé, écran fermé: un programme éducatif pour encourager les jeunes du primaire à diminuer le temps-écrans.
La moyenne d’heures sédentaires par jour chez les jeunes âgés de 5 à 11 ans est de 7 heures 36 minutes par jour alors que les directives canadiennes en matière de comportement sédentaire recommandent de ne pas passer plus de 2 heures devant les écrans !
Considérant le fléau actuel des écrans et tous les bienfaits reconnus attribués à l’augmentation du temps actif, la Fondation des maladies du cœur et de l’AVC a lancé Sois futé, écran fermé!, un programme en milieu scolaire qui vise à sensibiliser les jeunes de la maternelle à la 6e  année, ainsi que leurs parents et les enseignants, au temps passé devant les écrans. Grâce à des activités clés en main, les enseignants peuvent amener leurs élèves à prendre conscience du temps qu’ils passent devant les écrans et les outiller pour réduire ce temps au profit d’autres activités plus stimulantes.
Nous gagnons tous à réduire à moins de 2 h/jour le temps-écrans et à utiliser ce temps à des fins récréatives. En plus de profiter de tous les bienfaits d’une vie active, nous pouvons donner l’exemple aux enfants. Ces heures peuvent êtes mises à profit, par exemple, pour cuisiner ou faire de l’activité physique en famille ! Cette conférence a permis de partager le contenu, la provenance, l’adaptation et la diffusion du programme Sois futé écran fermé.

3b. Jacques Brodeur, Edupax.
Cet éducateur physique retraité, créateur du Défi 10 jours sans écrans avait intitulé sa présentation :''Décrocher des écrans pour mieux les maîtriser''. Pour éduquer la jeunesse à la liberté dans un univers moderne ultra-médiatisé, parents et enseignants cherchent des réponses. Le conférencier a résumé les arguments utilisés pour motiver des adolescents à fermer les écrans durant 10 jours. Que dit la science sur les vertus de la déconnexion? Pourquoi Steve Jobs et ses collègues de Silicon Valley tiennent-ils à ce que leurs enfants fréquentent une école sans ordinateur? Pourquoi le créateur des Simpson interdisait-il à son fils de 12 ans de regarder son émission? Pourquoi l'armée des États-Unis utilise-t-elle des jeux vidéo FPS pour préparer ses recrues à tuer? Pourquoi la technologie doit-elle rester un serviteur? Où passe la frontière entre l'écran-libérateur et l'écran qui rend dépendant? Comment entraîner la jeunesse à reconnaître cette frontière et à refuser de la franchir?

4e  table ronde. Michel Neveu, professeur retraité de l'UQTR, a réuni 6 conférenciers issus de divers champs de formation universitaire. Ont pris la parole: Hélène Carbonneau, Ph.D. Loisir, culture et tourisme; David Crête, Ph.D. en cours (administration) Marketing; Yvon Laplante, Ph.D. (sémiologie) Lettres et Communication sociale; Émilie Lefrançois, M.Ed. Éducation; Jean Lemoyne, Ph.D. Sciences de l'activité physique; Karine Poitras,Ph.D. Psychologie.
Les six témoignages ont démontré peu d'inquiétude pour la surexposition ou la dépendance des jeunes aux écrans. Malgré un constat de sédentarité de M. Lemoyne, une conférencière s'est moquée de ce qu'elle a qualifié les « saintes habitudes de vie ». Le professeur de marketing, rejetant les reproches de manipulation à l'endroit de sa profession, a exprimé son appui à la loi québécoise interdisant la publicité aux moins de 13 ans. Madame Lefrançois s'est démarquée en plaidant en faveur de l'éducation médiatique des élèves du primaire et du secondaire.  

5e  table ronde de clôture. Trois grands-parents, parents et ex-enseignants sont venus présenter leur vision de la journée et les points saillants à retenir. Ont pris la parole: Léo Guilbert, grand-papa, amateur de nature et jardinier, membre actif des retraités verts Brundtland; Martine Chatelain, présidente de la Coalition québécoise pour une gestion responsable de l'eau, Eau Secours! Jean-Yves Proulx, grand-papa et ex-enseignant en informatique au secondaire.
Les trois ont exprimé le souhait que l'école et les familles se concertent plus étroitement concernant la surexposition précoce aux écrans et fassent ensemble la promotion des vertus de la réduction du temps-écrans.

 Conclusion
Le mot de la fin est revenu à Mariette Gélinas, présidente de l'AREQ régionale.

Le colloque du 4 mars 2015 a permis de lever le voile sur quelques effets pervers méconnus de la hausse du temps-écrans. La plupart des conférences ont fait diminuer notre incompréhension devant un engouement financé par l'industrie du marketing technologique. Ces dernières se concentrent plus sur les stratégies pour augmenter la consommation que protéger la santé des jeunes. L'augmentation du temps de cerveau disponible et le formatage des cerveaux pour consommer semblent plus lucratifs que la santé de la future génération. D'où l'urgence d'aiguiser le jugement critique des jeunes et des moins jeunes, condition essentielle à l'exercice de leurs responsabilités citoyennes.

Le colloque du 4 mars aura une suite en France le 20 mai prochain
[10]avec un 5e  colloque sur les effets pervers de la surexposition et les bienfaits documentés de la déconnexion: Des écrans pour servir, oui... pour asservir ? Non ! [11]
 


[1]    Statistique Canada, temps-télévision et temps-ordinateur, document mis à jour en janvier 2014.

[2]    Limiter le temps d'écran, un défi pour bien des parents, Science-Presse, affiché sur Naître et grandir, 5 mai 2014.

[3]    TVA Nouvelles. 28 janvier 2015

[4]    Université du Québec en Outaouais, novembre 2009.

[5]    Edupax-Ywca-Acme, mai 2011.

[6]    École 40bis Manin, Edupax, Mairie du 19e arrondissement, 30 avril 2014.

[7]    Areq-Edupax-Uqtr, colloque du 4 mars 2015.

[8]    Institut de développement de l'enfant et de la famille.

[9]    Dove, invitation à parler avec nos filles (et petites-filles) avant que l'industrie de la beauté ne le fasse.

[10]  Colloque du 20 mai 2015 en Bretagne.

[11]  Invitation au colloque Des écrans pour servir oui... pour asservir, non !